Bêtabloquants après un infarctus : faut-il poursuivre le traitement à long terme ?
Après un infarctus du myocarde, les bêtabloquants sont fréquemment prescrits pour ralentir le rythme cardiaque et réduire le travail du cœur. Mais ce traitement doit-il être poursuivi pendant des années, voire toute la vie ? La réponse dépend notamment de la fonction cardiaque, des antécédents du patient et des raisons pour lesquelles le médicament a été prescrit. Plusieurs essais cliniques récents ont réexaminé les bénéfices de ces médicaments, avec des résultats qui nuancent les pratiques traditionnelles.
À quoi servent les bêtabloquants après un infarctus ?
Les bêtabloquants sont des médicaments qui bloquent l’action de certaines hormones, notamment l’adrénaline, sur les récepteurs bêta. Ils contribuent ainsi à ralentir la fréquence cardiaque, à diminuer la pression artérielle et à réduire les besoins du cœur en oxygène.
Après un infarctus du myocarde, ils peuvent être prescrits pour différentes raisons :
- Réduire le travail du cœur et sa consommation d’oxygène.
- Traiter certaines formes d’insuffisance cardiaque.
- Contrôler une fréquence cardiaque trop élevée ou certains troubles du rythme.
- Aider à contrôler la tension artérielle ou certains symptômes d’angine de poitrine.
Le bénéfice des bêtabloquants est bien établi chez les patients présentant une fonction cardiaque réduite après un infarctus, notamment lorsque la fraction d’éjection ventriculaire gauche (FEVG) est inférieure ou égale à 40 %. En revanche, leur intérêt à long terme est moins clairement établi chez les personnes dont la fonction cardiaque est préservée.
Cette distinction est essentielle : les résultats observés chez un patient dont le cœur a subi des lésions importantes ne peuvent pas être automatiquement appliqués à une personne ayant récupéré une fonction cardiaque normale.
Bêtabloquants après un infarctus : que montrent les études récentes ?
Les recherches récentes ont étudié deux questions différentes : faut-il commencer ou poursuivre systématiquement un bêtabloquant après un infarctus lorsque la fonction cardiaque est préservée ? Et peut-on arrêter un traitement déjà pris depuis plusieurs années ?
L’essai ABYSS : arrêter le traitement n’a pas démontré une sécurité équivalente
Publié dans le New England Journal of Medicine en 2024, l’essai français ABYSS a inclus 3 698 patients ayant déjà subi un infarctus, prenant des bêtabloquants au long cours et présentant une FEVG d’au moins 40 %. Les participants n’avaient pas eu d’événement cardiovasculaire au cours des six mois précédents.
Les chercheurs ont comparé deux stratégies : interrompre les bêtabloquants ou poursuivre le traitement. Le délai médian entre le dernier infarctus et l’inclusion était de 2,9 ans, et le suivi médian a duré trois ans.
Le critère principal regroupait les décès, les infarctus non mortels, les AVC non mortels et les hospitalisations pour raisons cardiovasculaires.
Les résultats ont montré qu’un événement était survenu chez 23,8 % des patients ayant arrêté le traitement, contre 21,1 % de ceux qui l’avaient poursuivi. L’étude n’a donc pas réussi à démontrer que l’arrêt était non inférieur à la poursuite du traitement. L’interruption n’a pas non plus amélioré la qualité de vie mesurée par les chercheurs.
Ces résultats ne prouvent pas que tous les patients doivent prendre des bêtabloquants à vie. Ils montrent que, dans cette population et selon le critère statistique retenu, l’équivalence de sécurité entre l’arrêt et la poursuite n’a pas été démontrée.
Source : essai ABYSS, publié dans le New England Journal of Medicine en 2024.
L’essai SMART-DECISION de 2026 apporte un éclairage différent
Publié en mars 2026, l’essai sud-coréen SMART-DECISION a évalué l’arrêt des bêtabloquants chez 2 540 patients stables qui en prenaient depuis au moins un an après un infarctus. Tous avaient une FEVG d’au moins 40 % et ne présentaient pas d’insuffisance cardiaque.
Après un suivi médian de 3,1 ans, le critère principal — décès toutes causes confondues, nouvel infarctus ou hospitalisation pour insuffisance cardiaque — a été observé chez 7,2 % des patients du groupe arrêt et 9,0 % du groupe poursuite, selon les estimations à quatre ans. L’étude a conclu que l’arrêt était non inférieur à la poursuite pour ce critère.
Ce résultat diffère de celui d’ABYSS. Les deux essais n’ont cependant pas utilisé exactement le même critère principal ni la même marge de non-infériorité. Ils ont également été menés dans des populations différentes. Il faut donc éviter de considérer l’un comme annulant automatiquement les conclusions de l’autre.
Source : essai SMART-DECISION, publié dans le New England Journal of Medicine en 2026.
Faut-il commencer systématiquement un bêtabloquant après un infarctus ?
D’autres essais se sont intéressés à l’intérêt d’administrer des bêtabloquants après un infarctus chez des patients dont la fonction cardiaque n’est pas réduite.
L’essai REDUCE-AMI, publié en 2024, a suivi 5 020 patients ayant une FEVG d’au moins 50 %. Après un suivi médian de 3,5 ans, le décès ou un nouvel infarctus est survenu chez 7,9 % des patients sous bêtabloquant et 8,3 % de ceux qui n’en recevaient pas. La différence n’était pas statistiquement significative.
À l’inverse, l’essai BETAMI-DANBLOCK, publié en 2025, a inclus 5 574 patients ayant une FEVG d’au moins 40 %. Après un suivi médian de 3,5 ans, son critère cardiovasculaire composite a été observé chez 14,2 % des patients sous bêtabloquant, contre 16,3 % sans bêtabloquant. Les chercheurs ont rapporté une réduction statistiquement significative du risque relatif.
L’essai REBOOT, publié en 2025, n’a toutefois pas montré de bénéfice significatif sur son critère principal chez des patients ayant une FEVG supérieure à 40 %.
Ces résultats ne sont donc pas parfaitement concordants. Les critères étudiés et les populations diffèrent, notamment selon le niveau de fonction cardiaque. Une méta-analyse individuelle publiée en 2026, regroupant 17 801 patients ayant une FEVG d’au moins 50 % et aucune autre indication aux bêtabloquants, n’a pas mis en évidence de réduction significative du critère composite associant décès, infarctus et insuffisance cardiaque.
Sources :
- Essai REDUCE-AMI, New England Journal of Medicine, 2024.
- Essai BETAMI-DANBLOCK, New England Journal of Medicine, 2025.
- Essai REBOOT-CNIC, New England Journal of Medicine, 2025.
- Méta-analyse individuelle de cinq essais, New England Journal of Medicine, 2026.
Traitement à long terme par bêtabloquants après un infarctus : quelle durée ?
Il n’existe pas une durée unique applicable à tous les patients. La décision dépend principalement de la fonction cardiaque, des symptômes, des autres maladies cardiovasculaires et de la tolérance du médicament.
Chez les personnes présentant une insuffisance cardiaque ou une fonction cardiaque réduite, les bêtabloquants peuvent avoir un bénéfice important et leur poursuite doit être évaluée dans ce contexte.
Chez les patients dont la FEVG est préservée et qui n’ont pas d’autre indication au traitement, le bénéfice d’une prescription systématique au long cours est moins certain. Les essais récents apportent des informations nouvelles, mais ne permettent pas de définir une règle universelle d’arrêt.
La durée du traitement doit donc être réévaluée individuellement par le cardiologue, en tenant compte des résultats des examens, des antécédents et des éventuels effets indésirables.
Quels sont les effets secondaires possibles des bêtabloquants ?
Les bêtabloquants sont généralement bien connus et utilisés en cardiologie, mais ils peuvent provoquer des effets indésirables, notamment :
- Une fatigue ou une baisse de la tolérance à l’effort.
- Un ralentissement excessif du rythme cardiaque.
- Une baisse de la tension artérielle, parfois accompagnée de vertiges.
- Des extrémités froides.
- Des troubles du sommeil chez certaines personnes.
La présence de ces effets ne signifie pas nécessairement que le traitement doit être arrêté. Le médecin peut notamment réévaluer la dose, l’horaire de prise ou le choix du médicament en fonction de la situation clinique.
Il est important de ne pas interrompre brutalement un bêtabloquant de sa propre initiative. Un arrêt non encadré peut entraîner une accélération du rythme cardiaque, une hausse de la tension ou une aggravation de certains symptômes.
Ce qu’il faut retenir sur les bêtabloquants après un infarctus
- Les bêtabloquants ont un bénéfice bien établi chez les patients présentant une fonction cardiaque réduite ou certaines autres indications cardiovasculaires.
- Chez les patients dont la fonction cardiaque est préservée, le bénéfice d’un traitement systématique au long cours reste plus discuté.
- L’essai ABYSS de 2024 n’a pas démontré que l’arrêt était aussi sûr que la poursuite, tandis que SMART-DECISION en 2026 a conclu à la non-infériorité de l’arrêt selon un autre critère.
- Les essais sur l’instauration du traitement après un infarctus ont donné des résultats divergents, ce qui souligne l’importance de distinguer les profils de patients.
- La décision de poursuivre, d’adapter ou d’arrêter un bêtabloquant doit être individualisée avec le cardiologue. Le traitement ne doit pas être interrompu brutalement sans avis médical.
Sources scientifiques principales
- Silvain J. et al. (2024). Beta-Blocker Interruption or Continuation after Myocardial Infarction — ABYSS. New England Journal of Medicine.
- Choi K. H. et al. (2026). Discontinuation of Beta-Blocker Therapy after Myocardial Infarction — SMART-DECISION. New England Journal of Medicine.
- Yndigegn T. et al. (2024). Beta-Blockers after Myocardial Infarction and Preserved Ejection Fraction — REDUCE-AMI. New England Journal of Medicine.
- Ibanez B. et al. (2025). Beta-Blockers after Myocardial Infarction without Reduced Ejection Fraction — REBOOT. New England Journal of Medicine.
- Kristensen A. M. D. et al. (2026). Beta-Blockers after Myocardial Infarction with Normal Ejection Fraction. New England Journal of Medicine.